MARTHE ET MARIE

L'INDE ET CALCUTTA

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L'INDE ET CALCUTTA

Message par Souricet le Dim 2 Sep 2007 - 7:06

Histoire de Calcutta

Et pourtant, de quel passé prestigieux pouvait s'enorgueillir cette métropole jugée inhumaine par tant de ses habitants! Depuis sa fondation en 1690 par une poignée de marchands anglais jusqu'au départ de son dernier gouverneur britannique le 15 août 1947, Calcutta avait incarné, plus qu'aucune autre cité au monde, le rêve impérial de la domination du globe par l'homme blanc. Pendant près de deux siècles et demi, elle avait été la capitale de l'Empire britannique des Indes. Jusqu'en 1912, ses gouverneurs généraux et ses vice-rois y avaient imposé leur autorité sur un pays plus peuplé que toute l'Europe. Ses avenues avaient vu défiler autant d'escadrons et se promener autant d'élégantes en palanquin ou en calèche que les ChampsElysées et le Mall de Londres. Même décrépis par des lustres de mousson, ses édifices publics, ses monuments, son centre des affaires, ses résidences à balustres et colonnades témoignaient encore de cet héritage. Tout au bout de l'avenue sur laquelle George V et la reine Mary avaient paradé en 1911 dans un carrosse constellé d'or entre deux haies de Highlanders en tuniques écossaises et guêtres blanches, s'élevait au milieu d'un parc de quinze hectares l'imposant édifice de cent trente-sept pièces où l'Empire avait logé ses vice-rois. Raj Bhavan, le Palais du gouvernement, était une réplique de Kedleston Hall, l'un des plus beaux châteaux d'Angleterre. Le vice-roi Lord Wellesley en avait décoré le grand salon de marbre avec les bustes des douze César. Avant de devenir, à l'Indépendance, la résidence du gouverneur indien du Bengale, Raj Bhavan avait été le cadre de fêtes et de réjouissances d'une somptuosité défiant l'imagination. Les soirs de réception, le représentant de Sa Très Gracieuse Majesté s'asseyait sur un trône de velours pourpre rehaussé de dorures, entouré de tout un aréopage d'aides de camp et d'officiers en grand uniforme. Deux serviteurs indiens enturbannés le rafraîchissaient en agitant délicatement des éventails de soie écarlate tandis que des gardes armés de lances incrustées d'argent lui faisaient une haie d'honneur.

Bien d'autres vestiges non moins glorieux, souvent engloutis dans le chaos des constructions et des bidonvilles, attestaient de la majesté passée de cet ancien joyau de la Couronne. Ainsi le stade où, le 2 janvier 1804, l'équipe de Calcutta, conduite par le petit-fils du Premier ministre britannique Walpole, avait ouvert, contre une équipe d'anciens d'Eton, le score du premier match de cricket disputé en Orient. Ou cette orgueilleuse enclave de quatre cents hectares au bord des eaux saintes de l'Hooghly qui abritait l'une des plus impressionnantes citadelles construites par l'homme. Edifié pour protéger les trois premiers comptoirs — dont l'un, Kalikata, ainsi baptisé car situé près d'un village consacré à Kâli, devait donner son nom à la ville —, le Fort William avait été le berceau de Calcutta et celui de la conquête par l'Angleterre de son immense empire d'Asie.

De tous ces emblèmes de la gloire passée, aucun n'était toutefois plus éclatant que l'impressionnante pièce montée de marbre blanc qui s'élevait à l'extrémité du parc Maidan. Erigé grâce à une souscription des Indiens eux-mêmes pour commémorer les soixante-trois années de règne de celle qui croyait incarner le mieux la vocation de la race blanche à faire le bonheur des peuples, le Victoria Memorial conservait la plus étonnante collection de reliques jamais réunie sur une épopée coloniale. Les statues de l'impératrice à tous les âges de sa splendeur ainsi que celles des envoyés de la Couronne qui s'étaient succédé ici; le portrait de Kipling, les sabres aux pommeaux incrustés d'or et de pierres précieuses portés par les généraux britanniques aux batailles qui avaient donné les Indes à l'Angleterre; les parchemins entérinant ces conquêtes, les messages manuscrits de Victoria adressant son affection « à ses peuples d'au-delà les mers », tous les souvenirs étaient là, pieusement conservés pour les regards incrédules des générations présentes.



Malgré la chaleur, les fièvres, les serpents, les chacals, les singes et même les tigres qui rôdaient parfois la nuit aux abords des résidences de l'avenue Chowringhee, Calcutta avait offert à ses bâtisseurs une existence plus facile et plus heureuse qu'aucune autre. Pendant deux siècles et demi, des générations d'Anglais y avaient commencé leurs journées par une promenade en calèche ou en limousine à l'ombre des banyans, des magnolias et des bouquets de palmiers du Maidan. Chaque année avant Noël, une étincelante saison de polo, de courses de chevaux et de réceptions attirait à Calcutta toute l'élite de l'Asie. La principale activité des ladies de la Belle Epoque avait été d'essayer dans leurs boudoirs les dernières toilettes de Paris et de Londres confectionnées par des tailleurs indigènes dans de somptueuses étoffes et brocarts tissés à Bénarès ou à Madras. Pendant près d'un demi-siècle, les rendez-vous les plus recherchés de ces privilégiées avaient été avec MM. Malvaist et Siret, les fameux coiffeurs français qu'un astucieux commanditaire avait fait venir de Paris.

Grâce à l'abondance de ses divertissements, la Calcutta d'autrefois avait gagné le surnom de « Paris de l'Orient ». Pas une de ses soirées ne commençait sans une délicieuse excursion vespérale sur l'Hooghly, à bord d'une de ces longues gondoles propulsées par une quarantaine de rameurs en turbans rouge et vert et tuniques blanches ceintes d'écharpes dorées. Ou bien c'était une promenade le long du fleuve dans les allées de l'Eden Garden où un vice-roi fou d'architecture orientale avait fait transporter, planche par planche, une pagode des hauts plateaux birmans. Chaque fin d'après-midi, une fanfare de la garnison offrait, face au fleuve, un concert de musique romantique pour le plus grand ravissement des expatriés en crinolines, redingotes et hauts-de-forme. Plus tard dans la soirée, il v avait toujours quelque tournoi de whist ou d'hombre dans l'un des multiples clubs « interdits aux chiens et aux Indiens » qui faisaient l'orgueil de la Calcutta britannique. Puis c'était quelque bal et souper sous les lambris des luxueuses demeures de Chowringhee, ou sur la piste de danse en bois de teck de la London Tavern. Ceux qui avaient une prédilection pour l'art dramatique n'avaient que l'embarras du choix. Calcutta se flattait d'être la capitale artistique et intellectuelle des Indes. Chaque soir, on jouait Shakespeare au New Play House et les plus récents succès de Piccadilly dans de nombreux autres théâtres. Au début du siècle, une grande dame de la ville, Mrs. Bristow, avait même converti l'un des salons de sa résidence en scène d'opéra pour y recevoir les meilleurs ténors et divas d'Europe. L'Old Empire Theatre avait accueilli sur ses planches les chaussons de la grande Anna Pavlova pour un inoubliable récital qui précéderait de peu ses adieux. Dans ce même théâtre, le Calcutta Symphony Orchestra offrait chaque dimanche un concert sous la baguette de son fondateur, un commerçant bengali nommé Shosbree. Au lendemain de la Grande Guerre, sur l'avenue Chowringhee prospérait le restaurant trois étoiles le plus célèbre d'Asie. Firpo allait être jusque dans les années 60 le Maxim's de l'Orient, le temple des réjouissances gastronomiques et mondaines de Calcutta. De même qu'elle avait ses stalles attitrées à la cathédrale Saint-Paul, toute famille qui se respectait avait sa table réservée dans la grande salle en forme de L. Le patron italien vous y accueillait tel un potentat oriental, ou bien vous renvoyait si votre mine et votre accoutrement n'avaient pas l'heur de lui plaire. Animée par les musiciens de Francisco Casanovas, un Grand d'Espagne reconverti dans la clarinette, la piste de danse du Firpo avait été le berceau des romances de la dernière génération de l'homme blanc en Asie.

Ceux qui préféraient à ces plaisirs les trésors de la si féconde culture bengalie n'étaient pas moins gâtés. Dès le XVIIIe siècle, Calcutta avait été la patrie des philosophes, des poètes, des conteurs et des musiciens. Avec Tagore, elle donna même un prix Nobel de littérature à l'Inde et un prix Nobel de sciences avec J.C. Bose; avec Ramakrishna et Vivekananda, des sages parmi les plus vénérés du pays; avec Satyajit Ray, l'un des lauréats les plus comblés du cinéma mondial; avec Sri Aurobindo, l'un des géants de la spiritualité universelle; avec Satyen Bose, l'un des grands savants de la théorie de la relativité.

Les vicissitudes du destin n'avaient pas complètement balayé ce prestigieux héritage. Calcutta demeurait le phare artistique et intellectuel de l'Inde, et sa culture restait aussi vivante et créatrice que jamais. Les baraques des centaines de bouquinistes de College Street étaient toujours bourrées de livres, d'éditions anciennes, de pamphlets, de littérature, de publications de tous genres, aussi bien en anglais que dans les nombreuses langues de l'Inde. Même si les Bengalis ne constituaient plus guère qu'une partie de sa population active, Calcutta comptait sans doute plus d'écrivains que Paris et Rome réunis, plus de revues littéraires que Londres et New York, plus de cinémas que New Delhi, plus d'éditeurs que tout le reste du pays. Chaque soir, il s'y donnait plusieurs représentations théâtrales, divers concerts classiques et récitals où, du sitariste universellement renommé comme Ravi Shankar, au plus humble joueur de flûte ou de tabla, tous communiaient devant des auditoires populaires dans un même amour de la musique. La moitié des troupes de théâtre de l'Inde se produisaient ici. Les Bengalis prétendaient qu'un de leurs érudits avait traduit Molière dans leur langue avant même que les Anglais aient entendu parler de lui.

Toutefois, pour Hasari Pal et les millions d'exilés qui s'entassaient sur ses trottoirs et dans ses bidonvilles, Calcutta ne représentait ni culture ni histoire. Seulement l'espoir d'y trouver de quoi vivre un jour de plus. Car dans une métropole de cette importance, il v avait toujours quelques miettes à ramasser. Alors que dans un village grillé par la sécheresse ou inondé par la mousson, même les miettes n'existaient plus.

Dominique LAPIERRE, La Cité de la joie

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Souricet
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Message par Souricet le Dim 2 Sep 2007 - 7:26

Aborigènes en Inde



« Les tambours avaient résonné toute la nuit, racontera ce dernier. C'était la fête. Dans chaque hameau de la forêt, sous les vieux banyans, les tamarins géants et les manguiers, nos femmes et nos filles dansaient en longues files, coude à coude. Qu'elles étaient belles nos femmes, avec leurs tatouages, leur peau luisante, leur corps souple qui se déhanchait rythmiquement. De temps à autre, des hommes le torse nu, un arc et des flèches à la main, des grelots aux chevilles et des plumes de paon autour du front, bondissaient devant les danseuses éclairées par la lune, et entamaient une danse endiablée. La mélopée des femmes devenait sauvage. Tu ne pensais plus ni au lendemain ni à tien. Ton cœur battait au rythme des tambours. Il n'y avait plus ni soucis ni difficultés. Il n'y avait que la vie. La vie qui était joie, élan, spontanéité. C'était enivrant. Les corps souples se pliaient, se relevaient, se fondaient, se déroulaient, se tendaient. Les ancêtres étaient avec nous, les esprits aussi. La tribu dansait. Les tambours battaient, se répondaient, diminuaient, s'amplifiaient, se mêlaient à la nuit. »

Cette nuit de fête, les aborigènes de Baikhuntpur, une vallée boisée de jungles aux confins des Etats du Bihar et du Madhya Pradesh, avaient renoué avec leurs rites millénaires. A l'aube du lendemain, une
surprise les attendait. Vers six heures du matin, deux cents hommes de main envoyés par les propriétaires fonciers de la région s'abattirent sur eux comme une nuée de vautours. Après avoir mis le feu à toutes les huttes, ils exigèrent le paiement des arriérés des fermages et des intérêts d'emprunts, arrêtèrent les hommes avec l'aide de la police, séquestrèrent le bétail, violèrent les femmes et s'emparèrent des biens des habitants. Ce raid était l'aboutissement de plusieurs siècles d'affrontements entre les populations vivant dans la forêt et les propriétaires qui prétendaient s'approprier leurs champs et leurs récoltes. La vieille loi ancestrale voulant
que la jungle appartînt à celui qui l'a défrichée aurait pourtant dû mettre les aborigènes à l'abri de ces convoitises. Après avoir été nomades, puis semi-sédentaires, ils étaient en quelques siècles devenus de petits paysans. Leur agriculture était strictement vivrière et ne visait qu'à nourrir leurs familles. Les produits sauvages de la forêt étaient là pour compléter le fruit de leurs moissons. L'Adivasi raconta à Lambert comment lui-même et ses enfants grimpaient aux arbres pour cueillir les baies, comment ils grattaient le sol pour déterrer les racines comestibles, comment ils savaient peler certaines écorces, décortiquer des tubercules, extraire des moelles, presser des feuilles aux vertus curatives, découvrir les bons champignons, décoller des lichens savoureux, extirper des sucs, ramasser des bourgeons, récolter le miel sauvage. Comment ils posaient lacets, trappes, collets, rets pour le petit gibier, et des pièges automatiques à massues ou à flèches pour les ours et autres gros animaux. Sans oublier la capture d'insectes divers, de vers, d'oeufs de fourmis et d'escargots géants. Chaque famille versait à la communauté le surplus de ses prises pour les veuves, les orphelins et les malades. « C'était dur, mais nous vivions libres et heureux. »

Cependant, les tambours avaient dû se taire. De même que les autres foyers de la vallée, Bouddhou Koujour et sa famille avaient dû partir. Ils étaient d'abord allés à Patna, la capitale du Bihar, puis a Lucknow, la grande cité musulmane. Mais ils n'avaient nulle part trouvé de travail. Comme tant d'autres, ils avaient alors pris le chemin de Calcutta. Fuyant d'abord la claustration et la promiscuité des slums, ils avaient campé à la périphérie de la ville, avec d'autres aborigènes, travaillant dur dans des fours à briques, vivant comme des chiens. Puis ils avaient eu la chance de trouver un abri qui s'était libéré dans la Cité de la joie. Ce jour-là, l'Inde avait subi une nouvelle défaite : un slum intégrait un homme qui était l'Homme par excellence, l'Homme primitif, l'Homme libre.

Dominique LAPIERRE, La Cité de la joie

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