MARTHE ET MARIE

La guerre des six jours

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La guerre des six jours

Message par Souricet le Jeu 14 Juin 2007 - 13:32

Les cicatrices de la guerre des Six-jours
LE MONDE | 02.06.07

En mai 1967, le président égyptien Nasser, allié de la Syrie, bloque l'accès à l'Etat juif par la mer Rouge puis fait retirer les forces d'interposition de l'ONU sur la frontière. La tension monte très fortement et, le 5 juin, Israël attaque, conquérant en six jours le Sinaï, la Cisjordanie et le plateau du Golan. Le titre en hébreu de votre ouvrage est : 1967, et Israël changea de visage. En quoi cette guerre a-t-elle modifié Israël ?

Les Israéliens ont redressé la tête. Dans les années précédant la guerre, la situation du jeune Etat juif était terrible : une grave crise économique avec en prime un solde migratoire négatif. La population a vécu la victoire-éclair comme une résurrection.

Sur la foi d'archives américaines, vous écrivez que le président Johnson était convaincu que Nasser n'attaquerait pas. Mais ce dernier ne s'était-il pas engagé dans un processus qui, mécaniquement, devait le mener à la guerre ?

C'est possible. Le problème est qu'on n'a pas accès aux archives égyptiennes. Cependant, l'essentiel n'est pas de savoir ce que Nasser visait. C'est de comprendre que les Israéliens, eux, étaient convaincus qu'il voulait détruire Israël, parce qu'il l'avait dit. Et de comprendre ce qui a motivé leur attaque. La notion d'"offensive préventive" était au coeur de leur pensée stratégique.

Cette guerre était-elle inévitable ?

La guerre avec l'Egypte l'était, non pour les raisons évoquées habituellement, mais pour des motifs liés à la situation interne du pays et à la psychologie de ses élites. Ce qui était évitable, c'était de conquérir de nouveaux territoires et de les garder. Si l'on craignait une attaque arabe, on pouvait détruire l'aviation égyptienne et syrienne - ce qui s'est fait en une heure, le premier jour -, et en rester là.

Vous décrivez l'affrontement, avant la guerre, entre "les Prussiens" - les généraux nés en Palestine - et "les juifs", ces dirigeants de l'Etat issus de la diaspora, comme ils s'appelaient. Les premiers veulent attaquer, les seconds hésitent. La guerre résulte-t-elle d'un coup de force des militaires ?

Non. D'abord, l'angoisse existentielle en Israël était réelle, y compris chez des ministres. Les généraux, eux, n'avaient peur que d'une chose : qu'on les empêche d'attaquer. Contrairement à l'idée reçue d'un premier ministre pliant devant les pressions de l'état-major, Levi Eshkol a tenu bon. Il a refusé d'autoriser l'attaque tant qu'il n'a pas été sûr du soutien politique de Washington. Il reste que l'attitude des généraux pose un problème : s'ils se sentaient si assurés de leur succès - et les faits leur ont donné raison - pourquoi faire cette guerre-là ?

Au quatrième jour, l'Egypte, la Jordanie et la Syrie acceptent un cessez-le-feu. Israël le rejette et attaque la Syrie. Vous nous apprenez que Moshe Dayan, ministre de la défense, était opposé à l'assaut sur le Golan. Pourquoi ?

Parce qu'il a eu peur d'une intervention de l'URSS. Au départ, il pensait que prendre Gaza, le Golan et même Jérusalem-Est était contraire aux intérêts d'Israël. Une fois le Sinaï et la Cisjordanie conquis, dans l'euphorie, il a donné son accord pour le Golan. Moshe Dayan était en vérité une personnalité très mouvante : charismatique, brillante et cynique, emplie de pensées mortifères et érotiques. Des pans de sa biographie restent encore à écrire.

En Israël, quelles furent les principales conséquences de cette guerre ?

Elle a engendré quatre grands bouleversements. Un : les juifs orientaux, jusque-là marginalisés, intègrent le champ politique et social du pays. Deux : la droite nationaliste est légitimée. Auparavant, les ultranationalistes étaient qualifiés de "fascistes". Ben Gourion avait traité leur chef, Menahem Begin, de Hitler ! Or là, Begin est coopté dans un gouvernement d'unité nationale. Dix ans après, il deviendra premier ministre. Troisième point, les Israéliens découvrent les Palestiniens. De ce point de vue, l'année 1967 ouvre une période qui dure encore aujourd'hui. Relisez les débats en Israël entre juin et décembre 1967 sur la paix, les territoires occupés, les colonies : tout y est déjà. Aucune idée nouvelle n'a émergé depuis. Quatrième point, fondamental : Israël s'ouvre au judaïsme. Avant 1967, l'idée centrale consiste à créer un "nouveau juif" : l'Israélien. Avec la redécouverte des Lieux saints s'amorce le retour à la tradition.

Mais l'ambition sioniste - créer ce "nouveau juif" émancipé de la peur qui était le lot de la diaspora, et entretenant avec la force un tout autre rapport - ne se concrétise-t-elle pas à travers la guerre de six jours ?

C'est une apparence. En réalité, 1967 marque la fin de cette ambition. Jusque-là, les sabras (juifs nés en Israël) qui dominent l'état-major méprisent les élites du pays nées en Europe de l'Est. Elles représentent pour eux le "petit juif" craintif du ghetto. Prenons le général Moshe Dayan, le symbole du sabra. Jusqu'en 1967, il n'a que faire des Lieux saints. Evoquant le mur des Lamentations, il interroge à haute voix : "Qui a besoin d'un Vatican juif ?" Dix jours après la guerre, au caveau des Patriarches d'Hébron, il clame : "Nous sommes revenus ici pour l'éternité." Avec la guerre de six jours, l'Israélien découvre qu'il ne peut effacer deux mille ans d'histoire. Il commence à redevenir juif.

Le mouvement national juif s'appuie sur deux piliers : l'Etat juif et la terre d'Israël (Eretz Israël). En 1947, l'acceptation du partage de la Palestine a marqué le triomphe des "étatistes". Juin 1967 ouvre-t-il une ère où le primat de la terre l'emporte ?

Oui, et les gens n'en ont pas pris conscience tout de suite. Si vous aviez alors dit à un Israélien que son pays occuperait toujours la Cisjordanie quarante ans plus tard, il ne vous aurait pas cru. Ma génération voulait la paix et pensait que l'occupation était temporaire. Les jeunes, aujourd'hui, pensent que le conflit sera éternel et qu'il faut le "gérer", pas lui chercher une solution.

Le sionisme s'est tiré une balle dans le pied le jour où le gouvernement a décidé d'annexer Jérusalem-Est sans même consulter un juriste. Avec ce geste, on a empêché toute possibilité de paix. La colonisation a suivi.

Nombre de Palestiniens ont fui ou ont été expulsés de Cisjordanie en juin 1967. L'historien Benny Morris regrette qu'Israël n'ait pas "fini le travail" en 1948, à savoir expulser la totalité des Palestiniens vivant à l'intérieur des frontières de ce nouveau pays. Pensez-vous qu'une autre expulsion massive, en 1967, aurait pu modifier radicalement la situation ?

Cette question est moralement illégitime. Le peuple juif et l'Etat d'Israël ne la méritent pas. Oui, 200 000 Palestiniens ont été expulsés en 1967. Mais une nouvelle expulsion générale des Palestiniens constituerait un crime contre l'humanité. Rien ne peut justifier la thèse prônant de "finir le boulot". Tout le destin de l'Etat juif se joue sur cette question.

Cinq mois après la guerre, les frontières de 1967 sont abolies des cartes officielles et la colonisation des territoires conquis commence. Vous montrez que le gouvernement, dès le départ, masque cette politique. Quelle est votre explication ?

La clé, c'est l'euphorie. Souvenez-vous de la blague qu'on racontait alors en Israël. Deux généraux discutent. "On n'a rien à faire." "Faisons la guerre", dit l'autre. "Et que fera-t-on l'après-midi ?" Juin 1967 a généré l'idée que l'on peut "faire l'histoire" sans que personne ne puisse nous en empêcher. De plus, le fait que les Palestiniens ne se révoltent pas génère alors un sentiment d'impunité. Dayan conçoit l'"occupation éclairée". Enfin, la paix n'est plus une urgence. Israël entre dans une ère d'arrogance qui s'écroulera avec la guerre d'octobre 1973.

Pourtant, le 5 juin, Moshe Dayan déclare : "Ce n'est pas une guerre de conquête." A ce moment-là, il ment ?

Non, le 5 au matin, aucune décision de garder les territoires occupés n'est prise. L'appétit est venu dans l'euphorie d'une conquête si facile. Depuis, Israël n'a plus jamais voulu la paix sans chercher à préserver une partie des territoires.

Vous écrivez en conclusion que cette guerre est apparue au fil du temps comme "un irréparable désastre" pour Israël. En quoi fut-elle un désastre ?

Quarante ans après, Israël se retrouve dans un piège effroyable : il ne peut plus se retirer de Cisjordanie, et chaque jour rend plus difficile sa possibilité d'en partir. Ariel Sharon, qui croyait comme ses prédécesseurs qu'Israël peut toujours imposer les solutions qui lui conviennent, a cru pouvoir évacuer Gaza "unilatéralement". Mais faire comme si l'adversaire ne comptait pas, ça ne marche pas. On le sait depuis le premier jour. En 1967, dès sa victoire, Israël a détruit à Jérusalem-Est le quartier des Maghrébins et plusieurs villages, déplaçant les populations. L'écrivain Amos Kenan a immédiatement écrit que nous venions de poser les fondations du futur terrorisme. Depuis ce jour, Israël est allé d'erreur en erreur, s'enfonçant dans l'impasse.

La solution réside-t-elle dans un retour d'Israël aux frontières d'avant le 5 juin 1967 ?

Le temps a passé, et ce retour n'est plus réaliste. Pour au moins deux raisons : le nombre aujourd'hui massif de colons israéliens dans les territoires occupés et la question de Jérusalem. En revanche, je crois possible de "gérer" le conflit avec les Palestiniens de manière bien plus rationnelle qu'Israël ne le fait. Pour le moment, ce que nous faisons aux Palestiniens et ce qu'ils se font à eux-mêmes est terrible.

Propos recueillis par Sylvain Cypel

Tom Segev, historien, écrivain et chroniqueur au quotidien "Haaretz", auteur de "1967 : six jours qui ont changé le monde" (Denoël)
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